Génération
L'analyse théologique du terme biblique Génération révèle une richesse conceptuelle qui transcende la simple délimitation temporelle ou généalogique. Sous la perspective protestante évangélique, ce terme se déploie en couches de signification morale, spirituelle et eschatologique, soulignant la souveraineté divine, la condition humaine et l'œuvre rédemptrice de Christ. Comprendre la Génération, c'est pénétrer au cœur du récit biblique, depuis les promesses patriarcales jusqu'à la consommation des temps, en percevant comment Dieu interagit avec l'humanité à différentes époques et sous différentes alliances.
Cette étude se propose d'examiner la Génération dans sa profondeur étymologique et théologique, en retraçant son utilisation et son développement dans l'Ancien et le Nouveau Testament. Nous nous concentrerons sur la perspective paulinienne du salut, explorerons les différents aspects et types de Génération et, enfin, appliquerons ses vérités à la vie pratique du croyant. L'autorité biblique sera le fondement, et la centralité de Christ, accompagnée des doctrines de la sola gratia et de la sola fide, guidera notre interprétation.
La pertinence d'une étude sur la Génération réside dans sa capacité à éclairer la continuité et la discontinuité de l'histoire du salut, la nature de l'alliance de Dieu avec son peuple et la responsabilité morale de chaque groupe d'hommes devant son Créateur. C'est un terme qui défie le croyant à comprendre sa place dans l'histoire divine et à vivre de façon à glorifier Celui qui est le Seigneur de toutes les Générations.
1. Étymologie et racines dans l'Ancien Testament
Dans l'Ancien Testament, le concept de Génération est principalement exprimé par deux mots hébreux : dôr (דור) et toledot (תולדות). Bien que les deux se réfèrent à la descendance ou à une période de temps, leurs nuances et leurs contextes d'utilisation révèlent différentes facettes du terme, contribuant à une compréhension multiforme dans la pensée hébraïque.
Le mot dôr (דור) est souvent traduit par "génération", "âge" ou "période". Il peut désigner un groupe de personnes vivant à la même époque, la durée de vie de ces personnes ou, plus communément, le caractère moral d'un groupe spécifique. Par exemple, en Deutéronome 32:5, la nation d'Israël est décrite comme une "génération perverse et tortueuse" (dôr iqqesh uphetaltol), soulignant une évaluation morale négative.
En revanche, le Psaume 14:5 parle d'une "génération juste" (dôr tsaddiq), indiquant que le terme n'est pas intrinsèquement négatif, mais prend la connotation du groupe qu'il décrit. L'utilisation de dôr va donc au-delà d'une simple chronologie, incorporant un jugement qualitatif sur la fidélité ou l'infidélité d'un peuple à l'alliance de Dieu. Cette dimension morale est cruciale pour comprendre les avertissements prophétiques et les lamentations des psalmistes.
Le terme toledot (תולדות), quant à lui, est généralement traduit par "générations", "descendances" ou "histoire". Il est notamment utilisé dans le livre de la Genèse pour structurer le récit, marquant les "histoires" ou "descendances" d'Adam, de Noé, des fils de Noé, de Sem, de Térah, d'Ismaël, d'Isaac, d'Ésaü et de Jacob (Genèse 2:4 5:1 6:9 10:1 11:10 11:27 25:12 25:19 36:1 37:2).
Le toledot sert de dispositif littéraire et théologique pour retracer la lignée et la continuité de la promesse divine à travers les Générations. Il établit la chronologie de l'alliance et la progression du plan rédempteur de Dieu, depuis la création jusqu'à la formation d'Israël. Les calvinistes, comme Jean Calvin, soulignent souvent la providence divine dans la préservation de ces lignées, assurant l'accomplissement des promesses messianiques.
Le concept de Génération dans l'Ancien Testament se manifeste donc sous diverses formes. Il y a la Génération comme une période de temps définie, comme les 40 ans au désert pour une "génération" (Nombres 32:13). Il y a la Génération comme lignée, cruciale pour l'héritage de la terre et l'attente messianique, culminant dans la lignée de David. Et il y a la Génération comme unité morale, qui sera tenue responsable de ses actions devant Dieu (Psaume 78:8).
Le développement progressif de la révélation montre que Dieu ne traite pas seulement avec des individus isolément, mais aussi avec des groupes générationnels, établissant des alliances et des attentes qui s'étendent à travers le temps. La fidélité de Dieu à son alliance est une constante, même face à l'infidélité de Générations successives, préparant ainsi la scène pour l'intervention définitive du Messie.
2. Génération dans le Nouveau Testament et sa signification
Dans le Nouveau Testament, le mot grec prédominant pour Génération est genea (γενεά). Tout comme dôr en hébreu, genea peut signifier un groupe de personnes vivant à la même époque, la durée de vie de ces personnes, une race ou une famille, ou une succession de descendants. Cependant, son usage dans le Nouveau Testament, spécialement dans les Évangiles, acquiert un poids théologique particulier.
Jésus emploie fréquemment genea pour se référer à "cette génération" (he genea haute), avec une connotation principalement négative, décrivant ses contemporains qui rejetaient son message et ses miracles. Par exemple, en Matthieu 12:39, il déclare : "Une génération mauvaise et adultère demande un signe." Cette expression est répétée en Matthieu 16:4, Marc 8:12 et Luc 11:29.
Cette "Génération" est caractérisée par l'incrédulité, la dureté de cœur et la résistance au Saint-Esprit. Jésus la compare aux Générations passées qui ont rejeté les prophètes (Matthieu 23:36), indiquant une continuité dans la rébellion humaine contre Dieu. La condamnation de "cette génération" n'est pas seulement temporelle, mais morale et spirituelle, soulignant l'urgence de la repentance et de la foi.
Une autre utilisation significative de genea se trouve en Matthieu 24:34, Marc 13:30 et Luc 21:32, où Jésus déclare : "En vérité, je vous le dis, cette génération ne passera pas avant que toutes ces choses n'arrivent." Ce passage a fait l'objet d'un intense débat eschatologique, mais la perspective protestante évangélique conservatrice interprète généralement "cette génération" comme les contemporains de Jésus qui témoigneraient de la destruction de Jérusalem (dans le contexte immédiat) ou, dans un sens plus large, comme la Génération qui verra le début des signes des temps, sans que la fin ultime soit révélée.
En plus de genea, d'autres mots grecs comme genos (γένος) et genesis (γένεσις) contribuent également à la compréhension de Génération. Genos, qui signifie "race", "lignée" ou "sorte", est utilisé pour décrire la descendance d'Abraham (Actes 13:26) ou la nature divine (Actes 17:29). Et genesis, qui signifie "origine" ou "naissance", apparaît en Matthieu 1:1, "Livre de la genesis de Jésus-Christ", se référant à sa généalogie et à son origine.
La relation spécifique avec la personne et l'œuvre de Christ est centrale. Jésus ne juge pas seulement la "Génération" incrédule, mais inaugure aussi une nouvelle Génération spirituelle par son sacrifice et sa résurrection. L'idée de "naître de nouveau" (Jean 3:3-8), bien qu'elle n'utilise pas directement genea, est le pinacle de la transformation générationnelle. Il ne s'agit plus d'une Génération par descendance physique, mais par une nouvelle naissance spirituelle, opérée par le Saint-Esprit.
Il existe une continuité claire entre l'Ancien et le Nouveau Testament dans le sens où Dieu continue de traiter avec l'humanité en termes de sa responsabilité morale et de sa lignée, mais aussi une discontinuité radicale. La discontinuité est que la véritable appartenance au peuple de Dieu n'est plus déterminée par la Génération physique (lignée d'Abraham), mais par la foi en Christ et par la nouvelle naissance, inaugurant une nouvelle Génération spirituelle, l'Église.
3. Génération dans la théologie paulinienne : la base du salut
Dans les épîtres pauliniennes, le terme Génération (genea) n'est pas aussi proéminent que dans les Évangiles avec l'expression "cette génération". Cependant, le concept sous-jacent de lignée, de descendance et, de manière cruciale, d'une nouvelle création ou "nouvelle naissance" est fondamental pour la doctrine du salut (ordo salutis) chez Paul. Il démantèle l'idée que le salut dépend d'une Génération physique ou des œuvres de la Loi, établissant la grâce comme seul fondement.
Dans l'épître aux Romains, Paul argumente que la vraie "descendance" d'Abraham n'est pas déterminée par des liens de sang, mais par la foi. En Romains 9:6-8, il affirme : "Car ce ne sont pas tous ceux qui descendent d'Israël qui sont Israël ni parce qu'ils sont la descendance d'Abraham, ils sont tous enfants... mais : C'est en Isaac que ta descendance sera appelée." Cela signifie que la filiation spirituelle et l'appartenance à la Génération de la promesse dépendent de l'élection divine et de la foi, non de la Génération biologique.
La doctrine de la justification par la foi, centrale dans Romains et Galates, contraste directement avec toute notion de salut basée sur le mérite humain ou l'observance de la Loi. La Génération spirituelle des sauvés n'est pas produite par les œuvres de la Loi, mais par la grâce de Dieu par la foi en Christ (Éphésiens 2:8-9). Calvin et Luther ont souligné cette vérité, affirmant que le salut est un don souverain, non quelque chose gagné par une "bonne Génération" ou par des efforts religieux.
La Génération en Christ est la base de la sanctification. Une fois que le croyant est "né de nouveau" et justifié, il est une "nouvelle créature" (2 Corinthiens 5:17). Cette nouvelle identité de Génération spirituelle implique une vie transformée, non par obligation légaliste, mais comme fruit du Saint-Esprit habitant dans le croyant. La sanctification est le processus de conformation à l'image de Christ, l'expression pratique de l'appartenance à cette nouvelle Génération spirituelle.
La relation avec la glorification est que ceux qui appartiennent à la Génération spirituelle de Christ seront finalement glorifiés avec lui. Romains 8:17 nous rappelle que nous sommes "héritiers de Dieu et cohéritiers de Christ, si toutefois nous souffrons avec lui, afin d'être aussi glorifiés avec lui." La nouvelle Génération, initiée dans la justification et développée dans la sanctification, culmine dans la glorification, la rédemption pleine et finale du corps et de l'âme.
Les implications sotériologiques sont centrales : le salut est entièrement l'œuvre de Dieu. La nouvelle Génération en Christ est un acte divin de re-création, non une amélioration de la vieille nature. Paul oppose la "vieille humanité" (liée à la Génération d'Adam, Romains 5:12-21) à la "nouvelle humanité" (liée à la Génération de Christ). Cette distinction est vitale pour comprendre la totale dépravation de la nature humaine et la nécessité absolue de l'intervention divine pour le salut.
En résumé, la théologie paulinienne, tout en reconnaissant la Génération physique, subvertit la primauté de celle-ci en faveur d'une Génération spirituelle, née de la foi et de la grâce de Dieu. C'est le vrai fondement du salut et de l'appartenance au peuple de Dieu, un pilier de la théologie réformée.
4. Aspects et types de Génération
L'analyse du terme Génération dans la Bible révèle différents aspects et types qui enrichissent sa compréhension théologique. Nous pouvons distinguer entre une Génération temporelle, une Génération biologique, une Génération morale et, la plus cruciale pour la théologie évangélique, une Génération spirituelle. Chacune de ces facettes a des implications doctrinales distinctes.
La Génération temporelle se réfère à une période de temps ou à un groupe de personnes vivant à la même époque, comme en Matthieu 24:34. C'est une délimitation chronologique qui sert de contexte pour des événements historiques et prophétiques. Cette compréhension est vitale pour l'exégèse des passages eschatologiques, bien que son interprétation spécifique puisse varier selon les écoles théologiques.
La Génération biologique ou généalogique concerne la descendance physique, la lignée des ancêtres et des descendants. Le toledot de l'Ancien Testament en est un exemple clair, traçant la ligne de la promesse messianique. Cependant, la théologie réformée, suivant Paul, souligne que cette Génération physique, par elle-même, ne confère pas le salut ni l'appartenance automatique au peuple de Dieu (Jean 1:12-13).
La Génération morale, comme nous l'avons vu, décrit un groupe de personnes avec des caractéristiques éthiques ou spirituelles partagées, que ce soit pour le bien ("génération juste", Psaume 14:5) ou pour le mal ("génération mauvaise et adultère", Matthieu 12:39). Cette dimension met en évidence la responsabilité collective et l'influence de l'environnement moral d'une époque. La Bible évalue fréquemment les Générations par leur fidélité ou leur infidélité à Dieu.
La Génération spirituelle est l'aspect le plus transformateur et le plus rédempteur du terme. Elle se réfère à ceux qui sont "nés de nouveau" (Jean 3:3), "nés de Dieu" (Jean 1:13) ou "nouvelle créature" (2 Corinthiens 5:17). Ce n'est pas une Génération par le sang, la volonté de la chair ou la volonté de l'homme, mais par l'œuvre souveraine du Saint-Esprit. C'est l'essence de la filiation divine et de l'appartenance à la famille de Dieu.
Cette Génération spirituelle est intrinsèquement liée à d'autres concepts doctrinaux tels que l'élection, la rédemption, l'adoption et la régénération. La régénération, en particulier, est l'acte divin de donner une nouvelle vie spirituelle, faisant de l'individu une partie de cette nouvelle Génération. Des théologiens comme Jonathan Edwards et Charles Spurgeon ont souvent prêché sur la nécessité absolue de cette expérience de la nouvelle naissance.
Dans l'histoire de la théologie réformée, le développement du concept de Génération spirituelle a été fondamental pour la distinction entre l'église visible et l'église invisible, et pour l'accent mis sur la foi personnelle par opposition à une foi simplement nominale ou héritée. La vraie église est composée de ceux "nés de Dieu", la Génération spirituelle de Christ.
Il est crucial d'éviter les erreurs doctrinales. Le légalisme erre en tentant d'atteindre la Génération spirituelle par les œuvres. Le libéralisme théologique peut diluer le sens de la "nouvelle naissance" à une simple réforme morale. L'universalisme ignore la nécessité de la foi personnelle pour faire partie de cette Génération spirituelle. Et le sacramentalisme excessif peut confondre les rites externes avec l'œuvre intérieure et souveraine du Saint-Esprit. La Génération spirituelle est un don de Dieu, reçu par la foi et manifesté par une vie transformée.
5. Génération et la vie pratique du croyant
La compréhension théologique profonde de la Génération n'est pas purement académique elle a des implications vastes et pratiques pour la vie du croyant et pour l'église. Si nous faisons partie d'une nouvelle Génération spirituelle en Christ, cette vérité doit façonner notre identité, notre responsabilité, notre adoration et notre service.
En premier lieu, la vérité que nous appartenons à une nouvelle Génération spirituelle nous confère une nouvelle identité. Nous ne sommes plus définis par notre descendance charnelle, notre statut social ou les attentes de "cette génération" du monde, mais par le fait d'être enfants de Dieu, cohéritiers de Christ (Romains 8:14-17). Cette identité devrait engendrer confiance, sécurité et un sens du but divin en chaque croyant.
Cette nouvelle identité apporte avec elle une responsabilité intrinsèque. En tant que partie de la Génération de Christ, nous sommes appelés à vivre différemment de la "génération corrompue et perverse" du monde (Philippiens 2:15). Cela implique de rechercher la sainteté, de pratiquer la justice et de s'aimer les uns les autres, reflétant le caractère de notre Père céleste. L'obéissance n'est pas un moyen d'atteindre le salut, mais une démonstration de la réalité de notre nouvelle Génération (Jean 14:15).
La vie pratique du croyant est également marquée par la transmission de la foi à la prochaine Génération. Le Psaume 78:4-6 exhorte : "Nous raconterons à la génération à venir les louanges de l'Éternel, et sa force, et les merveilles qu'il a faites... afin que la génération à venir les sache, les enfants qui naîtront, lesquels se lèveront et les raconteront à leurs enfants." Cela souligne l'importance du discipulat, de l'éducation chrétienne et du témoignage fidèle afin que le message de l'Évangile continue à travers les Générations.
L'adoration et le service sont également transformés. Notre adoration n'est pas un rituel vide, mais l'expression de la gratitude d'une nouvelle Génération qui a été rachetée et adoptée par Dieu. Le service chrétien, à son tour, est la manifestation pratique de l'amour de Christ à travers nous pour le monde, un fruit naturel de celui qui a été "né de nouveau". La piété, la recherche d'une vie dévote, est le désir de celui qui veut honorer Celui qui l'a engendré spirituellement.
Pour l'église contemporaine, la doctrine de la Génération a des implications profondes. L'église est la communauté des "nés de Dieu", et sa mission est de proclamer l'Évangile afin que davantage de personnes rejoignent cette Génération spirituelle. Il doit y avoir un accent continu sur la nécessité de la nouvelle naissance et de la vie transformée qui en découle, évitant un christianisme superficiel ou nominal.
Les exhortations pastorales basées sur le concept de Génération comprennent encourager les croyants à vivre de manière cohérente avec leur nouvelle identité en Christ, à être vigilants contre les influences de la "vieille Génération" du monde et à être proactifs dans l'évangélisation et le discipulat. Le Dr Martyn Lloyd-Jones, par exemple, soulignait fréquemment la nécessité d'une expérience authentique de régénération pour la vraie vie chrétienne.
Enfin, il y a un équilibre crucial entre la doctrine de la Génération spirituelle et la responsabilité personnelle. Bien que la Génération soit un acte souverain de Dieu, elle n'annule pas la nécessité du repentir et de la foi de la part de l'individu. La grâce de Dieu nous habilite à répondre, et cette réponse est la preuve visible que nous avons été faits partie de sa glorieuse et éternelle Génération.